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Les cours en ligne version Harvard Business School

Patrick Mullane2Référence mondiale de l’enseignement, Harvard Business School a lancé il y a trois ans son programme de cours en ligne, HBX. Un succès sur lequel revient Patrick Mullane, Directeur Exécutif d’HBX.

Se digitaliser en restant fidèle à son ADN

« HBX a bien failli ne jamais voir le jour ! », sourit Patrick Mullane. « ‘Des cours en ligne ? Jamais de la vie !’, déclara, il y dix ans, le Dean d’Harvard Business School » … mais, voyant le monde de l’éducation en ligne se transformer rapidement en l’espace de deux ans, il fit machine arrière, tout en précisant que, si Harvard Business School se lançait en ligne, cela devrait se faire d’une manière unique. Mais comment transposer en ligne l’ADN de l’institution, et respecter ainsi le souhait du Dean ? « HBX s’est appuyé sur ce qui a fait le succès d’Harvard : la méthode des études de cas ». Depuis plus d’un siècle, les étudiants d’Harvard Business School se confrontent ainsi à des situations business réelles, étudient les réponses que les entreprises y ont apportées et apprennent des succès et des échecs des dirigeants qui les ont précédés. Une marque de fabrique qu’HBX devra prolonger en ligne.

Pour sa version online, Harvard Business School a opté pour un modèle unique : développer à la fois sa plateforme technologique et ses propres contenus (les cours en ligne). « À ma connaissance, nous sommes la seule université à avoir emprunté ce chemin. » explique Patrick Mullane qui décrit deux grands modèles d’enseignement en ligne. Le premier, celui de pure players digitaux comme Coursera ou Edx, consiste à développer sa plateforme technologique et à inviter universités et autres organisations à y publier leurs cours – moyennant finance. Dans le second modèle, les institutions développent leurs propres contenus, et utilisent ensuite une plateforme pour les diffuser. « Nos pairs de la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie, par exemple, conçoivent leurs contenus, mais utilisent l’une des deux plateformes – Coursera ou Edx – pour les héberger. » A l’inverse, Harvard Business School a décidé de créer à la fois sa propre plateforme, centrée sur la méthode des cas (avec un investissement de plusieurs millions de dollars en trois ans), et de produire le contenu qui va sur cette plateforme. Une stratégie qui peut s’avérer risquée, mais offre au participant une expérience sans équivalent. « Harvard Business School, de par la puissance de sa marque et la qualité de son enseignement, bénéficie d’une position unique pour mener à bien cette stratégie » déclare Patrick. Impossible n’est pas Harvard.

Ce qui ne veut pas dire, pour autant, que le déploiement de la plateforme HBX a été un long fleuve tranquille. « Enseigner au sein d’une classe et animer un cours en ligne sont deux choses très différentes » indique Patrick. Le corps professoral a dû adapter ses méthodes à l’enseignement virtuel, et HBX a dû développer de nouveaux modèles pour délivrer cet enseignement 2.0. L’utilisation du crowdsourcing de réponses a, par exemple, facilité le traitement des centaines de questions posées pendant un cours en ligne. Des innovations particulièrement importantes pour le programme phare d’HBX, HBX CORe, qui aide les étudiants à maîtriser les techniques de gestion et d’économie en environ 150 heures.

Une nouvelle cible étudiante mondiale

Bien qu’HBX reprenne la formule gagnante d’Harvard Business School, Patrick Mullane n’observe pas de cannibalisation avec le MBA classique. « Grâce à HBX, nous avons pu toucher un nouveau public ». Dans les faits, on compte parmi les étudiants en ligne 30% de jeunes bien avancés dans leur cursus undergraduate, dans des disciplines telles que l’histoire, l’art, l’ingénierie ou encore la littérature, qui veulent ajouter une corde business à leur arc.  Environ 30% terminent leur Licence et envisagent un Master en gestion. Enfin, les 40% restant sont des personnes qui suivent le cours par intérêt personnel ou professionnel.

Une diversité de parcours qui se retrouve sur le plan géographique, puisque les étudiants d’HBX sont à 40% internationaux. « La majorité de nos élèves étrangers viennent des pays de l’Europe de l’Ouest, d’Inde, du Canada et de Turquie… même si le nombre de pays représentés dans les classes d’HBX dépasse largement ce petit groupe. » À date, 23 000 participants ont suivi les cours d’HBX et utilisent leurs nouvelles compétences pour muscler leur carrière. « Si l’impact des certificats et des crédits que nous délivrons est encore difficile à évaluer sur l’évolution de carrière, nous avons cependant de très bons retours, aussi bien de la part des élèves, que des entreprises », détaille Patrick Mullane.

Fort de ces premiers succès, Harvard Business School prépare de nouveaux cours pour 2018. Dans ses tablettes : stratégies digitales, disruption et avenir du capitalisme. « Nous lançons également un programme de neuf mois, Harvard Business Analytics, pour aider les dirigeants à mieux comprendre le rôle du big data dans leur activité. »

Menus « à la carte » et « blended learning », le futur de l’enseignement ?

Dans les prochaines années, Patrick Mullane prévoit la polarisation du système éducatif américain autour des grandes marques universitaires. « L’augmentation généralisée des frais de scolarité va pousser les étudiants à investir dans les noms les plus connus, ce qui risque de faire disparaître de petites et moyennes universités. » Autre tendance forte, le « blended learning », qui, en combinant enseignement en ligne et en résidence, offre aux étudiants la flexibilité à laquelle ils aspirent – que ce soit pour suivre leurs cours depuis le bout du monde ou pour travailler en parallèle de leurs études.

La clé pour tirer son épingle du jeu dans un secteur en pleine mutation ? « Offrir à l’étudiant ce dont il a besoin, quand il en a besoin. » Citant un professeur de l’Université de Pennsylvanie, Patrick Mullane décrit le glissement du modèle éducatif « just in case » vers un modèle « just in time ».  « Le modèle éducatif « just in case » est celui qui prédomine aujourd’hui : vous passez trois ou quatre ans à l’université, et vous vous formez sur une grande variété de sujets. Dans le modèle « just in time », vous prenez les cours que vous voulez, quand vous le souhaitez, pour acquérir les compétences dont vous avez besoin ». Une stratégie éducative qui, pour Patrick Mullane, ne s’avère pas toujours gagnante sur le long terme. « En ce moment, beaucoup d’articles traitent du sujet aux États-Unis. On lit que des entreprises comme Google se moquent de savoir si vous avez un diplôme universitaire, tant que vous connaissez le langage programmatique dont ils ont besoin. Mais que se passe-t-il quand ce langage change ? On peut se dire que vous apprendrez simplement le nouveau langage, mais dans les faits cela risque d’être plus difficile – par exemple si vous avez une famille et des enfants. »

Le Directeur Exécutif d’HBX résume l’avenir du secteur en un mot : cohabitation. Enseignement classique, Coding Boot Camps et micro-licences recomposeront ainsi un paysage universitaire à la main d’étudiants aux aspirations de plus en plus diverses.